Tract(atus) 3 - éduquer le peuple, s'éduquer en peuple

1. - Le Dojo cinéma est un lieu de pratique. Pas de n'importe laquelle cependant : d'une pratique qui, à l'ombre d'une théorie qui la déteste et entend bien la détruire sur une base radicalement matérielle, fait le moins semblant possible (ou, si mieux l'on aime, fait le plus possible sur le semblant).

1.1. - Qu'on ne perde pas de vue en effet que faire, Aragon en son Traité du style ne prenait pas de gants pour le rappeler, c'est chier : il y a une essentielle saleté de la pratique, du faire, et toutes les mondanités dont elle s'enveloppe ne sauraient y changer quoi que ce soit.

1.2. - Non seulement les mondanités n'y changeront rien, mais bien plus elles font leur miel de cet état de fait : Bataille le disait, et cela a été plusieurs fois repris, c'est l'essence même de la civilisation que de traiter le déchet, la perte, l'excrément.

2. - Cette pratique qui, par les moyens du cinématographe institué en écran au bavardage éjaculatoire où se noie l'époque, pousse à sa rigueur le déploiement public de quelques maigres paroles, elle porte un nom : l'éducation du peuple.

2.1. - De là que le Dojo cinéma doive et puisse sans rougir plus que de raison se réclamer du platonisme, du lacanisme et du maoïsme, bref : du matérialisme ou, mieux dit (tant les contresens sur le matérialisme sont écrasants dans la conjoncture), du gnostico-matérialisme.

2.2. - De là encore qu'il voie dans la projection de La Chinoise de Jean-Luc Godard une mise en abîme, en tout sens qu'on l'entende, tant de sa propre démarche et de la pointe de bouffonnerie qui - pourquoi non après tout ? - lui est certainement attachée, que de la sortie terroriste qui ne manquerait pas de s'offrir au déploiement de sa pratique dès là que viendraient à céder sinon les murs du moins l'écran où se joue expressément sa capacité de raréfaction ou de mise en scène de la parole.

3. - C'est que le Dojo cinéma se tient sur le fil du rasoir, cheminant entre d'une part l'écueil de l'éclectisme douillet d'un travail cinématographique assorti, en fin de séance, des vidanges verbales de l'opinage concerté (cinéphilique ou non), d'autre part l'écueil de la réélisation du tranchant de la parole par et dans une pratique locale d'anéantissement de la culture.

3.1. - Dans le premier cas, l'on invite chacun à se lover convivialement sous l'écran en organisant la confusion des ordres (toute parole publique n'étant tolérée qu'à la condition qu'elle soit de part et part homogène à la parole privée telle qu'elle s'enracine dans le jeu sans principes du goût et des couleurs) ; c'est la mise au pouvoir de l'imaginaire et de son relativisme généralisé.

3.2. - Dans le second cas, l'on déchire l'écran au nom de l'Abîme (du Réel en personne, présent dans la naissance et la mort) dont il nous protège en permettant la culture, qui est du semblant ; c'est la mise au poste de commandement de l'absolu (dont les modes de discours sont coextensifs aux modes, et sublimes et terrifiants, de la gnose du monde).

4. - Éduquer le peuple, ce n'est rien que faire valoir la nécessité (la Loi) de l'instance symbolique ; c'est une affaire de forme, pas de substance. Il y va d'une entreprise de subjectivation, soit de cette symbolicisation qui est interpellation des individus en sujets, c'est-à-dire, mais oui, et les sots peuvent bien pousser leurs petits cris d'indignation niaise, en êtres assujettis à une pensée.

4.1. - Cette interpellation des individus en sujets est arrachement (partiel mais effectif) aux particularités substantielles dont l'imaginaire est le réservoir inépuisable autant qu'immédiatement odieux si, comme veut la démocratie-marché, on le laisse à lui-même (il n'est, sur ce point, que de renvoyer à l'insigne médiocrité des commu-nautarismes, régionalismes et minorités agissantes de tous poils...).

4.2. - Quant à la pensée qui opère les individus en sujets et les libère du même geste qu'elle procède à leur assujettissement, cela se nomme en France, depuis Rousseau, Robespierre et Saint-Just, la Loi républicaine - soit : la Loi conçue précisément comme pensée et non point comme décret et instrument de gestion des intérêts en vue du consensus.

5. - Mais si éduquer le peuple, c'est arracher au règne du substantiel (le sperme, le lait, la vie, la merde, la langue, la terre, le sang, le travail et tout ce qui encore défile dans le cortège des valeurs) et donner accès au formel (en quoi consiste la citoyenneté française, aussi adultérée qu'elle soit aujourd'hui), c'est aussi et surtout travailler à la séparation du peuple d'avec lui-même.

5.1. - Qu'est-ce à dire sinon que le peuple n'existe, comme sujet, qu'à se prendre lui-même comme objet ? Telle est en effet la règle (que condense au mieux un proverbe en vigueur lors de la Grande Révolution culturelle prolétarienne) : il faut être la flèche et la cible.

5.2. - Éduquer, ex-ducere, soit donc conduire hors (de soi), opérer la séparation (d'avec soi-même), c'est, touchant le peuple, le référer à sa forme (ce qu'il n'est pas) et non à son contenu (ce qu'il est) ; en conséquence de quoi je dis qu'il n'y a d'éducation du peuple qu'à s'éduquer en peuple.

5.3. - Une incidente : si le peuple, comme du reste la morale, et pour les mêmes raisons, relève de la forme et non du contenu ou de la substance, le populisme et le moralisme résultent quant à eux de leur substantialisation. Du gnostico-matérialisme (républicain ou, plus largement, néo-platonicien) capable d'intégrer les décisions les plus contraires mais chacune à sa place, dans son ordre, l'on verse dans le spiritualisme et ses variantes humanistes.

6. - Il est en France (et ailleurs aussi j'imagine) une institution qui pourvoit à la double tâche ci-dessus évoquée (ou plutôt qui y pourvoirait si on lui donnait des directives claires et qu'était mis fin à son absurde et ruineuse pédagogisation) : c'est l'École.

7. - Le Dojo cinéma est là pour faire entendre que, s'agissant de la pratique et de sa rigueur (d'autant plus grande qu'elle ne fait pas plaisir), on n'a rien inventé de mieux que l'Institution.

Pour l'Association des actions physiques et mentales, section Dojo cinéma : Gilles Grelet, 7-11 avril 2002.

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